Permanence des réflexions |
Novembre 2019 | Le changement de cap dans la création
Un texte de Nina Kennel 
 Le point de vue des bateaux

Deux enfants regardent au loin. Elles sont debout au bord d’un quai devant l’océan. L’océan est calme, bleu. La jupe de la plus grande des deux enfants est presque du même bleu, mais plus clair, plus ciel.

Le ciel lui est plus gris. Le gris du quai est blanchi par le soleil. Elles se tiennent tout près du bord.

Le bord est protégé par des butées rayées noir et jaune. Le port est protégé du large par un mur renforcé d’amoncèlements de brise-vagues trigonométriques japonais. L’horizon est caché par des montagnes dont les contours sont atténués par la brume. Il doit être pas loin de midi l’ombre de la plus petite des deux filles est ramassée juste sous elle. Elle porte des sandales a liseré blanc, le poids de son corps, trop appuyé sur la tranche extérieure du pied gauche, a déformé la semelle. Le haut de sa robe est blanc, le rose bonbon de sa jupe est décoré de fleurs bleues, de fleurs blanches, de tranches de citons verts et de quartiers d’oranges sanguines. Son chapeau pend dans son dos au bout d’un lacet retenu à son cou. On voit dans son ombre qu’elle tient son bras droit tendu devant elle. Le vent, qui pousse les cheveux des deux filles dans leurs visages, a dénudé l’épaule gauche de la plus grande et révélé que la bretelle de son maillot de bain vert fluo est torsadée sur elle-même. L’enfant a les deux mains posées sur sa taille, les coudes forment un losange de part et d’autre de son corps, ses doigts encerclent son dos. Elle a un chouchou orange au poignet droit du même orange que les semelles compensées de ses sandales. Les sandales sont en mousse, une mousse semblable au matériau à partir duquel on fabrique les nouilles de plage. La semelle de la semelle compensée est violette. Les deux filles regardent un bateau qui arrive. C’est un ferry. La coque rouge est surmontée d’un habitable blanc en haut duquel il y a une rangée de neuf fenêtres carrées d’un cockpit. Il y a un radar, un mat, une cheminée bleue. A gauche du bateau il y a un petit bateau qui lui aussi fait son entrée dans le port. Dans le premier bateau il y a un ami.

 

Je me suis aperçue, en regardant cette image, que nous avions envisagé le changement de cap seulement depuis le point de vue des bateaux. Comme si nous étions des petits points qui, pris dans une traversée, font bip bip sur l’écran du radar. Je me demande ce que ça ferait de se poser la question depuis la terre ferme. Peut-être qu’alors nous serions des phares qui, la nuit, délimitent en pointillés

le pourtour de la baie. Ou que nous pourrions nous retourner, et, dos à l’océan, commencer à découvrir l’intérieur du continent. En discutant avec un ami à qui j’essayais d’expliquer le thème de cette discussion, il m’a répondu que ce que j’avais l’air de décrire c’était le kairos. J’ai googlé kairos sur wikipedia je me suis dit que c’était sûrement le genre de truc que je pourrais trouver chez Barthes. En effet. Barthes a parlé du haïku comme la saisie d’un instantané. Il appelle ça le moment où « ça fait tilt ». En le lisant j’avais l’impression que ça n’était finalement pas tellement adéquat avec la manière dont nous l’avions réfléchi, ce changement de cap. Au contraire il me semble que nous l’avions décrit, selon nos expériences, dans un temps plus long, et non comme une fulgurance. Mais ce mot, tilt, je trouve qu’il convient assez bien à ce que nous avions tenté de décrire, mais alors il faudrait l’entendre en anglais, comme quelque chose qui penche. Comme quand un bateau amorce un virage et que, lentement, il commence à pencher.